La littérature biélorusse existe-t-elle ?

Le prix Nobel de littérature, attribué en 2015 à l’écrivain biélorusse Svetlana Aleksievitch, représente à la fois notre fierté et notre espoir, celui qu’enfin le monde va découvrir la littérature biélorusse. En France quelques rares personnes savent que Marc Chagall est d’origine biélorusse. C’est la même chose avec Svetlana Aleksievitch qui est classée parmi les auteurs russes. Il y a très peu de traductions d’auteurs biélorusses en langues étrangères. Pour trouver quelques livres traduits en français, il faut bien connaître certains écrivains, dont parfois la traduction du nom peut ne pas correspondre à la prononciation habituelle. A la question « Avez-vous entendu quelque chose à propos des écrivains biélorusses ? » les Français à l’unanimité répondent négativement. Est-ce un problème d’absence d’écrivains d’un niveau international ou de traductions des livres biélorusses en langues étrangères ?

Avez-vous lu la littérature biélorusse ?

Nous avons demandé à des Parisiens qui travaillent dans des domaines différents, s’ils connaissaient des auteurs biélorusses.

Paola, traductrice et étudiante à la Faculté des lettres de Sorbonne Université.

« Je suis née en Suisse allemande. Au lycée on apprend la littérature mondiale traduite en allemand. Sinon si on apprend une langue étrangère, on lit la littérature étrangère en cette langue. Moi, j’ai eu des cours de russe et je connais Tchekhov, Tolstoï, Gogol, Boulgakov. Mais je n’ai jamais lu des écrivains biélorusses. Pourquoi ? Est-ce que vous connaissez la littérature suisse par exemple ? Plutôt non, et c’est normal. Nous sommes obligés de faire la sélection, nous n’avons pas de temps pour lire la littérature de tous les pays du monde. Il faut au moins avoir des rapports professionnels ou personnels avec ce pays pour s’intéresser à sa littérature. Et puis ça doit être une bonne traduction sinon ça détruit l’auteur. Je ne parle même pas de marketing. La promotion de la culture et premièrement de la littérature doit passer au niveau du gouvernement. En Suisse par exemple il y a un organisme qui s’appelle « Présence Suisse », il est subordonné au secrétariat général du département fédéral des affaires étrangères. Il a pour vocation de promouvoir l’image de la Suisse à l’étranger. »

Françoise, documentaliste au lycée parisien.

« Je connais Svetlana Alexievitch mais je ne savais pas que c’est un écrivain biélorusse. J’ai lu « La guerre n’a pas un visage de femme », « La supplication » et j’avais repéré « La fin de l’homme rouge ». J’ai même acheté « La supplication » pour mes parents.  J’ai adoré son style, le thème, c’est très original. J’ai apprécié dans l’histoire des femmes pendant la seconde guerre mondiale leur engagement contre la volonté des hommes. Accepter des boulots durs mais défendre sa patrie ! J’ai admiré le courage des femmes d’autant que le premier obstacle c’était l’opposition des hommes à leur engagement. Je ne connais aucun livre qui traite de cela, il m’a vraiment marquée. Sinon je ne connais pas d’autres auteurs biélorusses. Mais s’il y avait des traductions, je les découvrirais avec plaisir. C’est fondamental de lire la littérature d’autres langues. Il est impossible de vivre sans connaitre Thomas Mann, Léon Tolstoï, Goethe…et tant d’autres. Mais pour faire connaitre la littérature à l’étranger il faut des gens, des traducteurs, des projets…

Franck, dentiste à Paris.

« Je connais quelques auteurs biélorusses mais les seuls que j’ai lus sont Yanka Koupala et Svetlana Alexiévitch. Le premier est un poète, et il est malheureusement impossible de traduire la poésie en respectant prosodie et sens littéral, la seconde s’est bien évidemment fait connaître par le prix Nobel de littérature, même si on ne peut pas dire qu’il s’agit de littérature à proprement parler. J’ai trouvé ses livres sur la guerre d’Afghanistan ou de la campagne allemande de 1941 passionnants, en particulier l’engagement de petites jeunes filles, auquel ne s’attendaient pas les Allemands, et qui a participé à leur défaite. Les livres sur Tchernobyl sont également très intéressants, mais comme on le constate, et c’est ce que je pourrais reprocher à cet écrivain, le choix des sujets est toujours particulièrement triste. La Biélorussie est connue surtout en France par les peintres de l’entre-deux-guerres, ceux originaires de Vitebsk, mais là aussi le fait qu’ils aient été naturalisés, qu’on ait parlé de l’Ecole de Paris, et qu’on les ait définis à tort comme d’origine russe, n’a pas permis, et c’est dommage, qu’on parle plus de la Biélorussie.

Le livre biélorusse en français.

A Paris nous pouvons trouver facilement de la littérature slave. Chez Gibert Jeune ou Gibert Joseph par exemple, deux des plus grandes librairies parisiennes, les livres sont bien classés selon les nations : Russie, Lituanie, Pologne, Bulgarie, Hongrie. Malheureusement pour trouver un livre de l’écrivain biélorusse Svetlana Alexievitch, il faut se diriger vers les étagères des livres russes : le rayon de la littérature biélorusse à proprement parler n’existe pas.

Dans la fameuse librairie russe « Librairie du globe » le libraire ne se souvient plus quand il a reçu des livres biélorusses ou ukrainiens. La littérature des pays post-soviétiques est considérée plutôt comme littérature russe. Un seul livre biélorusse traduit en français peut être acheté sur le site de la librairie : « Viens et vous » est un roman sur la Seconde Guerre mondiale et les massacres perpétrés par les allemands en Biélorussie écrit par Ales Adamovitch et publié en 2015 par les éditions « Pirahna ».

Quand on cherche mieux, sur ebay.fr on peut acheter les traductions des romans « La traque », « Dans le brouillard », « Les morts n’ont pas mal », « La ballade des Alpes » du célèbre écrivain biélorusse Vassil Bykov.

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« Minsk Cité de rêve », encore un livre avec un sujet original écrit par l’artiste plasticien et écrivain biélorusse Artur Klinau. Le narrateur se souvient avec humour et tendresse de ses cinq, dix et vingt ans, du jour où Brejnev est mort, et des grandes figures de l’indépendance encore toute jeune de son pays. La traduction en français effectuée par Jacques Duvernet a obtenu le prix de la Russophonie 2016.

« Ce n’est pas du tout un « guide de voyage », c’est un mélange très original de souvenirs d’enfance et de jeunesse de l’auteur sur la période soviétique, d’impressions sur la ville de Minsk et sur son urbanisme avec des photos, des réflexions sur le communisme, sur l’idée de construire une « cité du bonheur »… J’aime beaucoup ce petit livre que j’ai été très content de le traduire », – raconte Jacques Duvernet.

Qu’est-ce qui définit le statut de la littérature dans le monde ?

Victor Loupan, rédacteur en chef du magazine « La pensée russe », dans son article « La splendeur de livre » (n°107 mars 2019 p.6-7), publié juste avant l’ouverture du 39ème Salon du Livre à Paris, partage une idée assez évidente mais qui explique la distribution des rôles dans le monde littéraire. Il souligne que par exemple la Russie est présente au Salon du livre comme invité d’honneur et que par conséquent sa littérature en devient l’axe central au détriment des autres anciennes républiques soviétiques.

« Il y a quelques pays en Europe dont le succès dans le domaine littéraire historiquement n’a pas beaucoup de valeur, de ce fait ils n’auraient rien à présenter au Salon du livre à part les livres de folklore. Ni la langue, ni la taille du territoire du pays n’influencent la situation littéraire ».

Ensuite l’auteur prend l’exemple des pays Scandinaves. Ces pays géographiquement éloignés de l’Europe centrale ont eu une immense influence à la culture et la littérature européenne. Nous n’imaginons plus le théâtre ou la littérature sans August Strindberg ou Henrik Ibsen, Knut Hamsun, Karen Blixen, ou Sigrid Undset.

On pourrait supposer que la valeur de la littérature biélorusse est insuffisante pour se faire connaître sur la scène mondiale et arrêter là le discours, mais serait-ce vrai ?

Quant à nos voisins Russes, ils ont même créé l’Institut de Traduction qui vise principalement à promouvoir la littérature russe dans le monde, en soutenant les traducteurs et les éditeurs étrangers œuvrant dans ce domaine. Chaque année l’Institut sélectionne des livres à traduire selon des critères différents et propose ses aides pour la traduction et la publication d’œuvres littéraires.

Peut-être les Biélorusses ont-ils des soucis plus importants que la promotion de leur propre culture ? Mais si la nation elle-même ne donne aucune valeur à la littérature de son pays, personne ne s’occupera de sa diffusion et de son statut dans le monde.  C’est aux Biélorusses de trouver la solution pour faire connaître les noms des écrivains et poètes tels Vassil Bykov, Uladzimir Karatkevitc, Ivan Melezh, Maksim Bahdanovic, Ianka Koupala, Iakoub Kolas et quelques autres. Et lorsqu’elle sortira des frontières nous pourrons comparer et juger si elle mérite ou non une place dans la littérature mondiale.

L’émergence de la littérature biélorusse

L’origine commune avec les autres littératures slaves, une riche histoire, l’influence des pays voisins ont apporté des traits particuliers à notre littérature. Elle passe par des périodes plus au moins similaires au développement de la littérature mondiale, du XIIème siècle à nos jours. Une brève histoire de la littérature biélorusse est présentée en français dans le livre « Parlons biélorussien : langue et culture » écrit parAlexandra Goujon (doctorante en science politique à l’Institut politique de Paris) et Virginie Symaniec (docteur en études théâtrales de l’université de Paris III – Sorbonne nouvelle). Le livre date de 1997, néanmoins il donne une image assez complète sur la langue et la littérature biélorusses. Ce livre présente une chronologie plus au moins détaillée du développement de la littérature biélorusse et les noms des écrivains biélorusses les plus importants de chacune de ces périodes.

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Résumé de l’histoire de la littérature biélorusse du XIIème au XXème siècle

Les origines de la littérature biélorusse remontent à l’époque de l’Etat de Kiev, période comprise entre les IXème et XIIIème siècles. Les deux plus anciens textes sont « La chronique des temps passés » et « La chronique de Polatsk » écrits au XIIème siècle. A la fin du XIIème siècle Polatsk, Tourov et Smolensk devinrent des centres importants de l’écriture. Ici paraît « La vie d’Euphrosine de Polatsk », « La vie d’Abraham de Smolensk » et des récits, des prières et des « paroles » de Cyrille de Tourov. La fin du XIIIème siècle fut surtout marquée par la rédaction de psaumes, d’actes civils, et l’apparition de textes juridiques : manifestes, lettres officielles administratives et juridiques.

L’âge d’or et la période de la Renaissance de la littérature biélorusse commencèrent au XVIème siècle. Le vieux-biélorusse devint la langue officielle dans le Grand-Duché de Lituanie. Au début du XVIème siècle l’humaniste biélorusse Francysk Skaryna publia ses traductions en biélorusse littéraire de l’Ancien Testament. Les noms connus dans l’histoire de la littérature biélorusse de cette période sont Mikola Hussouski (« Chants sur les bisons » 1522), Joannis Vislicensis (« La guerre de Prusse »), Andrej Rymsza (maître du panégyrique), Szymon Budny, Wasyl Ciapinski.

Mikola Hussouski « Carmen de statura feritate ac venatione bisontis »(« Chants sur les bisons »)

La littérature biélorusse est globalement écrite en langue biélorusse, mais certains auteurs utilisent également le russe. Dans l’histoire de la littérature biélorusse existent des œuvres écrites en latin et en polonais.  Le Poème du poète polono-biélorusse de l’époque de la Renaissance Mikola Hussouski « Carmen de statura feritate ac venatione bisontis »(« Chants sur les bisons ») est écrit entre 1521 et 1522 en langue latine.

Les XVIIème et XVIIIème siècles sont caractérisés par l’émergence des sermons, des textes polémiques, ainsi que le développement de la littérature versifiée. Les œuvres de Ipatsei Patsei, Meletius Smotrytsky, Staphan Zizani, Siméon de Polotsk sont parvenues jusqu’à nous.

Le XIXème siècle est influencé par les tendances de la Renaissance, l’intérêt pour la vie des paysans, par le folklore, la langue des mujiks (langue biélorusse qui était en concurrence avec le russe et le polonais). Kastus Kalinowski, meneur du soulèvement de 1863, créa le premier journal en langue biélorusse « La vérité du paysan » (« Mujitskaya praouda »). On note également les recueils de poésie de Francisak Bahusevic, Janka Lucyna, les œuvres bilingues d’Adam Mickiewitcz, les pièces de théâtre de Vintsent Dunin-Martsinkyevich, de Jan Czeczot.

Adam Mickiewitcz « Pan Tadeusz »

Le poème du poète et écrivain polono-biélorusse Adam Mickiewitcz « Pan Tadeusz » (« Messire Thadée ») publié en 1834 à Paris, lors de son exil en France, est une œuvre cardinale et de la littérature polonaise et biélorusse à la fois. Ecrit en polonais originellement, il a été traduit en biélorusse par Vintsent Dunin-Martsinkyevich en 1850.

Le XXème siècle, et en particulier les années 30 et la seconde guerre mondiale est la période la plus riche en chefs d’œuvres de la littérature biélorusse. La littérature réagit aux évènements sociaux, aux problèmes des classes populaires. Le XXème siècle nous a donné les écrivains et poètes qu’on peut appeler « les classiques biélorusses » : Vassil Bykov, Uladzimir Karatkevitc, Ivan Melezh, Ianka Koupala (Ivan Loutsévitch) et Iakoub Kolas, Janka Bryl, Petrus Brovka, Michas Lynkow, Kandrat Krapiva. Kuzma Tchorny, Maksim Tank, Zmitrok Biadula, Janka Maur et les autres.

Par: Katsiaryna Samkova